Jusqu’au mois de mars, je suivais l’actualité de TikTok de (très) loin. J’avais traîné quelques fois sur l’application, mais objectivement, je connaissais plus de choses sur sa gestion des données personnelles ou sa lutte contre les prédateurs sexuels que sur les contenus qu’on y publiait. Et puis, il y a eu le chômage, le virus, le confinement, la déprime, tout ça. J’ai rouvert l’application, poussée par l’ennui d’un dimanche matin. J’ai scrollé vers le bas, et je suis devenue complètement accro.

Je me suis mise à écouter du Doja Cat* sous la douche, à entendre des petites voix me susurrer Supalonely dans la tête, à voir des paysages paradisiaques de couchers de soleil quand j'entendais Moon de Kid Francescoli. Je connais chaque filtre, chaque tendance sur l'appli. Quand mon copain me voit du coup de l’œil glousser devant mon téléphone, il sait désormais qu'il y a une forte probabilité pour que je sois sur TikTok. J'y vais à peu près tous les jours, y poste un nombre excessif de commentaires sur-enjoués dans un anglais bancal, et j'ai développé une utilisation encore moins raisonnée du "like".    

Si TikTok a cet effet sur moi, si l'application fait aujourd'hui partie de mon top-3 de mes réseaux sociaux sûrs, c'est parce que c'est une immense bouffée d'air frais.

Etre un dinosaure heureux sur TikTok

Des personnes de tout âge y publient du contenu. J'y regarde aussi bien des contenus publiés par des ados, des quarantenaires, que des personnes de plus de quatre-vingt ans. Il faut toutefois admettre que la plupart des vidéos sont produites par des personnes de moins de vingt ans -- que j'appelle "des jeunes" parce que j'ai vingt-six ans, soit l'équivalent de l'âge d'un dinosaure sur TikTok. 60% des 26,5 millions d'utilisateurs mensuels actifs de TikTok aux États-Unis, auraient ainsi entre seize et vingt-quatre ans, rapportait Reuters.

Cette catégorie de la population que je ne côtoie absolument pas dans ma vie quotidienne m'a bluffée. Honnêtement. Si ce n'était pas parfaitement creepy comme attitude, j'aurais envie de passer au travers de l'écran pour leur faire des câlins et leur dire "merci".

D’abord, les meufs. Si vous rêvez d’un monde où la sororité serait reine, allez sur TikTok. Dessus, il y a des jeunes femmes qui racontent leurs débuts de carrière prometteurs. Dans les commentaires, il n’y a pas de critiques, de moqueries ou de négativité. Juste des “badass”, des “get it girl”, des "carreer goals, go off queen”, des félicitations, des encouragements, sincères. Il y a des jeunes femmes hyper talentueuses qui montrent leurs réalisations en peinture, en couture, et leurs abonnées qui leur demandent si elles peuvent les aider en achetant leurs produits fait maison. Elles lancent des business dingues à même pas vingt ans. Il y a des jeunes femmes qui détournent un challenge consistant à montrer le visage de celle avec qui leur ex les a trompées. Elles expliquent qu’on se trompe de coupable, et que c’est l’ex qu’il faut blâmer et non les autres femmes. Il y a des jeunes femmes qui sensibilisent à l'écologie, dissectent l'actualité politique, d'autres qui brisent un à un les tabous autour de leurs corps. Elles parlent de poils, de grossophobie, de confiance en elles, de sexualité, de pertes vaginales, de règles, de transpiration, de troubles du comportement alimentaire, de transidentité, de santé mentale, aussi, beaucoup. Elles assument leurs phobies, leur anxiété, leur dépression, leur bipolarité. Elles assument ne pas aimer les soirées, les sorties en boîte, ne pas aimer trop les gens, malgré la pression sociale. Elles osent avouer qu'elles imitent des youtubeuses devant le miroir, qu'elles sont dégoûtées quand elles rentrent de soirée sans avoir couché avec quelqu'un alors qu'elles s'étaient épilées les demi-jambes, dévoilent leur quotidien dans sa plus profonde banalité, bien loin des images léchées d'Instagram.

Elles parlent de leurs parents toxiques, de violences conjugales entre ados, des agressions sexuelles qu’elles ont subi, racontent pour les autres comment elles ont fini par aller mieux, renvoient la honte à leurs agresseurs. D’autres ne vont juste pas mieux, et elles ont aussi le droit de le dire, de pleurer face-caméra. Personne ne les juge, personne ne vient dire “que les hommes ne sont pas tous les mêmes” ou ne vient leur demander ce qu’elles portaient ce jour-là.

Les garçons, aussi. Beaucoup partagent des messages féministes, ou des passions que la société attribue trop souvent au genre féminin, comme la mode, la danse ou le maquillage. Ça n'a peut-être l'air de rien, et oui, c'est parfois "maladroit" (il y a par exemple des hommes qui se veulent féministes mais stigmatisent en fait toute une partie des femmes, ou dont les contenus s'apparentaient plutôt à une forme de mansplainning). Mais j'avoue que rien que voir de jeunes hommes parler des différents points de couture, de voir à quel point cela semble normal, ça me fait du bien. Je me remémore mes années collège et lycée, et je ne suis pas certaine que ces mêmes garçons auraient eu autant de succès. On aurait probablement regardé de travers ceux qui se mettent de l'eyeliner, tout comme on se serait moqués de cette ado qui danse en patins à roulettes. Sur TikTok, cette dernière a plus d'un million d'abonnés. Elle se déhanche sur du Beyoncé en crop-top, et les gens trouvent juste ça "cool".

J'ai failli en chialer plus d'une fois, de voir autant de bienveillance. J'étais sincèrement heureuse de me dire que des gens grandiraient avec ces vidéos, bien moins futiles qu'elles ne m'avaient semblé il y a quelques mois.

Ma dose d'actu anti-boomer

TikTok, à bien y réfléchir, c'est un peu l'application "ok boomer" qu'il me manquait. Quand ma génération ou celles qui la précèdent me fatiguent, je regarde quelques vidéos où des jeunes s'en moquent. C'est peut-être un peu sadomasochiste, mais ça me fait un bien fou.

Secrètement, j'espère que TikTok restera cette petite bulle où la plupart des personnes qui publient des contenus ont moins de vingt-cinq, voire vingt ans. Que les contenus problématiques, les tentatives d'hyperpolitisation de la plateforme, l'arrivée d'un public plus âgé, dont je fais partie, ne l'entacheront pas trop, qu'elle ne sera pas gangrénée par la même toxicité que d'autres réseaux sociaux.

Il y a moult contenus à ce sujet qui traînent sur l'application, et me prouvent que je ne suis pas la seule. Des adolescent.e.s s'amusent de voir débarquer de plus en plus de contenus de gens "vieux" (sur l'échelle tiktokienne), qui ne comprennent pas toujours l'esprit de la chose et publient des choses parfois très limites, à mille lieux de ce que les premiers essayent de créer. TikTok, c'est justement l'endroit où l'on est censé être à l'abri de tout ça. Ce n'est pas pour rien que les vidéos qui contiennent le hashtag #Okboomer ont été vues au total 3,28 milliards de fois. Des ados y dénoncent les comportements détestables de leurs aînés. Et c'est plus sérieux que ça en a l'air. Ce hashtag est par exemple très utilisé dans le cadre de contenus sur le coming-out. Dans ce contexte, il sert à dénoncer la LGBTphobie latente dans les réactions de leurs proches. Il en va de même avec des thèmes sur la santé mentale. A leurs parents qui leur disent que "la dépression n'est qu'une phase" ou "qu'il suffit de vouloir aller mieux pour aller mieux", les ados répondent par une vidéo TikTok humoristique, estampillée "Ok boomer".

Secrètement, j'espère aussi rester un peu seule sur TikTok. Je n'y suis que deux ou trois copines, qui publient de chouettes vidéos de leurs chiots ou des storytimes. Je ne publie rien, et c'est très bien ainsi. Quand je commente des contenus, je ne me demande pas si quelqu'un va le voir, si quelqu'un saura que je regarde beaucoup trop de vidéos tuto de peinture alors que je n'en fais même pas et que je peins comme un manche. Je n'ai aucune pression, de l'extérieur ou de moi-même, et à part YouTube, c'est bien la seule plateforme où j'ai encore cette sensation.

Si vous voulez essayer un jour TikTok, je ne peux donc vous donner qu'un conseil : scrollez beaucoup, perdez-vous, mais ne donnez votre pseudo à (presque) personne. Et évitez d'avoir une attitude de boomer.


*C'est une artiste dont plusieurs musiques sont extrêmement populaires sur TikTok, nldr‌‌‌‌‌‌‌‌‌‌