En décembre dernier, j'ai annoncé à mes supérieurs mon envie de quitter l'entreprise. Ça faisait quelques mois que ça n'allait plus, que je n'étais plus en accord avec ce que je faisais. Il me fallait 8 rappels de réveil pour me sortir du lit le matin, je traînais des pieds jusqu'au métro, et une fois là-bas, je m'asseyais devant mon ordinateur et je me sentais plus vide que je n'avais jamais été. L'angoisse et le mal-être ont fini par prendre le dessus, et devenir insupportables.

Nous avons convenu d'une rupture conventionnelle et je suis partie, un soir, avec un sac d'affaires sous le bras et un sentiment de soulagement. Le soir même, on a bu du champagne à l'appartement. J'étais heureuse. Fière d'avoir osé prendre une telle décision et de m'être écoutée, malgré les risques.

Je me suis dit que j'allais prendre 15 jours de vacances, puis que je me remettrais doucement au travail, en faisant des piges à la maison. On a adopté un chat, terminé notre emménagement avec mon copain, et dans ma tête, tout allait à peu près bien.

Jusqu'ici tout va bien

La rédaction de mon premier article m'a confortée dans cette idée. J'étais dans une espèce d'euphorie. J'étais ravie de pouvoir écrire sur tous les sujets qui me plaisaient, d'avoir pour cela des délais que nul ne peut avoir dans une rédaction classique - ou du moins, la plupart d'entre elles. Je m'amusais, je retrouvais le plaisir des interviews, de l'écriture. Mon deuxième article est lui aussi passé comme une lettre à la poste : je gardais le même engouement, la même envie, même si j'ai eu un peu plus de mal à l'écrire. J'ai mis ça naïvement sur le compte de la nature de l'article, un portrait, avec laquelle j'ai toujours eu plus de mal.

Un jour, j'ai vendu une enquête à un média très prestigieux, pour lequel j'avais déjà travaillé. C'était hyper réjouissant : je savais que je pourrais sortir des infos, des choses intéressantes. Mais quand il a fallu envoyer des mails, j'ai fait un blocage. Je n'arrivais pas à les écrire, ni à trouver les adresses mail, alors que je n'avais d'ordinaire aucun problème. Je me suis dit que j'allais d'abord approfondir mes recherches sur le fond du sujet, mais là aussi, je pédalais dans le vide. Je lisais, mais mon cerveau ne comprenait rien. Je ne retenais rien, je ne voyais pas quelles informations étaient importantes et lesquelles ne l'étaient pas. J'avais l'impression de suffoquer, de ne plus savoir comment travailler, quoi faire, comment le faire, qui contacter, quand.

J'ai fini par envoyer les mails, en me faisant violence. J'ai relancé les personnes, qui ne m'ont jamais répondu. C'est à peu près à ce moment là que mon corps a lâché. J'ai attrapé une grippe qui a duré si longtemps que j'ai fini par taper "symptômes coronavirus" sur Google – à l'époque, il y avait un ou deux cas connus en France. Des soucis de santé chroniques, qui sont tout autres, ont dégénéré en une crise. Ça ne m'était pas arrivé avec une telle violence depuis l'an passé.

J'ai compris que je n'arriverais pas à boucler cette enquête. Qu'il fallait que je finisse mes autres piges vendues, un peu moins exigeantes en termes d'investissement en temps et mental, et qu'il fallait peut-être qu'ensuite, je m'arrête. On m'a proposé des piges, et on m'a conseillé de postuler à certains postes dans des rédactions. Mais je n'avais plus la force.

Le jour où on m'a dit de faire mon deuil

Depuis fin janvier, je suis un programme pour les personnes qui songent à une reconversion, grâce à Pôle emploi. C'est un projet auquel je songeais depuis longtemps, et j'avais envie de tester un peu mes envies et leur faisabilité.

Je suis tombée sur une conseillère plus chouette que je n'aurais jamais pu l'imaginer. Lors de notre premier rendez-vous, elle a compris que j'en avais "gros sur la patate", comme on dit – je crois que personne ne dit ça en 2020 mais soyez indulgents. Que mes expériences passées, dans certaines rédactions, m'avaient beaucoup échaudée. Lors du deuxième rendez-vous, je lui ai expliqué que je me sentais encore très perdue. Sous l'eau. C'est là, que pour la première fois de ma vie, j'ai entendu parler du terme de "deuil professionnel".

Nous avons tou.te.s entendu parler du deuil d'un proche, après un décès, du deuil après une rupture amoureuse, ou amicale. Mais personnellement, j'ignorais qu'il fallait faire le deuil d'un emploi.

Selon ma conseillère, il faudrait que chaque employé.e qui part d'une entreprise soit accompagné.e, afin que l'on s'assure que son départ se passe bien. Quand ce n'est pas le cas, elle estime qu'il ou elle devrait pouvoir accéder à un service de soutien psychologique, au sein de la médecine du travail par exemple.

Pour elle, le deuil professionnel se traverse avec le même cheminement qu'un deuil "classique". On estime généralement qu'il y a plusieurs étapes dans ce processus. Une psychiatre suisse, Elisabeth Kübler-Ross, les a listées dans ses travaux à la fin des années 1960.

  • Il y a d'abord l'étape du déni et du choc. La personne qui entre là-dedans n'est pas vraiment consciente de ce qu'elle traverse. Et c'est pour cela, à priori, que j'ai cru que tout allait bien et que me replonger dans le travail sans véritablement m'être arrêtée (j'ai beaucoup trop pensé à mes futurs sujets de pige pour quelqu'un censé être en vacances durant les 15 premiers jours) serait une excellente idée.
  • Vient ensuite la colère, qui peut s'accompagner de culpabilité. Ça a été mon cas. Je me suis mis en tête que tout ce qui s'était passé de mauvais ces dernières années était entièrement de mon fait. Même en essayant de me raisonner, je n'y arrivais pas. Je me sentais nulle, capable de rien, partout, pour toujours. Je me suis dit que je collerais jamais au monde du travail, au monde tout court.
  • Le marchandage correspond à une phase de négociation avec soi-même, qui me semble encore très floue.
  • Vient ensuite la dépression ou la déprime selon les cas : on se remet en question, on plonge dans un état de profonde tristesse dont on croit qu'on ne se séparera jamais. Chez moi, il s'est manifesté par une envie de dormir et rester dans mon lit pendant des journées entières, des projets annulés parce que je n'avais pas la force, et beaucoup de larmes.
  • Enfin, il y a l'étape de l'acceptation : on reprend un peu du poil de la bête, on commence à accepter ses échecs passés, à tenter de les comprendre avec le recul nécessaire. On reprend le contrôle sur sa vie, et on commence à envisager la suite.

D'après ma conseillère, tout ceci durerait généralement 3 mois, parfois plus, selon les choses vécues au préalable. Elle m'a expliqué qu'elle rencontrait beaucoup cette situation chez les personnes qu'elle suit. Une femme était par exemple venue la voir très euphorique de sa nouvelle situation, après avoir quitté un emploi. Ma conseillère était ravie, mais sentait en même temps que c'était presque trop beau pour être vrai. Ça n'a pas loupé : au rendez-vous suivant, l'attitude de cette femme avait complètement changé. Elle était dans la colère, la culpabilité, le doute. Un cocktail explosif d'émotions négatives.

Allez viens, on est bien

Je me souviens d'un article courageux qui m'avait familiarisée un peu avec tout ceci, à une autre période de ma vie. Il a été signé par une consoeure, Morgane, et publié chez Retard Magazine. Je vous invite à le lire en cliquant sur ce joli lien.

Morgane a fait un burn-out. Un jour en février 2017, son corps a lui aussi dit "stop". Elle venait de subir, précise-t-elle en citant le Larousse, un "syndrome d’épuisement professionnel caractérisé par une fatigue physique et psychique intense, générée par des sentiments d’impuissance et de  désespoir". Cet article est intéressant dans son ensemble. Il décrit notamment très bien ce sentiment d'enfoncement qu'il est difficile de contrer seul.e, et à quel point entendre que "machin a aussi vécu des trucs durs car la vie professionnelle est faite comme ça" n'aide pas. Mais je vais seulement m'intéresser ici à ce qu'il dit du deuil professionnel.

Après plusieurs mois, Morgane raconte qu'elle n'est toujours pas prête à "reprendre un rythme de travail très intense". Qu'elle a "besoin de décider de son emploi du temps, de reprendre confiance" peu à peu. C'est quelque chose que j'ai beaucoup retrouvé, chez moi comme chez des ami.e.s qui ont traversé ce deuil.

En 2018, Lucile Quillet écrivait dans Glamour à ce sujet : "À peine les amarres larguées le vendredi soir, vous voulez écrire le nouveau chapitre de votre vie pro dès le lundi matin, pour vous prouver que tout va bien. Mais deux jours après, vous vous écroulerez sûrement, sans comprendre vraiment  pourquoi, en pensant à la mauvaise salade de la cafétéria que vous n’avalerez plus jamais.".

D'un autre article de Glamour sur l'après burn-out, le journaliste Dan Hastings a isolé cette phrase qui m'a particulièrement parlé : "j'ai passé les trois premiers mois à dormir. Quand je n'étais pas au lit, j'étais sur le canapé en train de regarder La robe de ma vie et m'en vouloir de ne pas en faire plus. Je n'étais pas en vacances : je réalisais à quel point mon burnout avait été profond".

Dans l'article de Retard Magazine, la journaliste insiste aussi sur la nécessité de s'écouter, et de ne pas rejeter son propre ressenti. Car oui, on va vous faire croire que vous êtes fragile, que c'est vous le problème, que vous ne savez pas faire la part des choses, que vous prenez tout trop à cœur, que le professionnel doit rester dans la sphère professionnelle et ne pas empiéter sur votre vie (quelle ironie quand on sait qu'on y passe la majeure partie de ses journées), etc etc. En réalité, vous avez souffert, et quelques en soient les raisons, vous avez le droit de douiller un peu. Et ça ne veut pas dire que vous douillerez toute votre vie.

Personnellement, j'essaye encore de creuser dans ce champ des possibles, pour voir quelles situations me conviendraient, et lesquelles ne me conviendraient pas. Le fait d'être conseillée dans cette étape par une personne compétente et extrêmement bienveillante m'aide beaucoup. Elle me fait faire des tests de personnalité, des tests pour savoir ce que j'attends réellement d'une entreprise, pour savoir dans quoi je serais heureuse. C'est difficile, notamment parce que je suis encore pleine de colère, de ressentiment, de culpabilité, et d'un peu toutes les phases du deuil à la fois. Que réfléchir là-dessus en permanence, remettre sa vie question, c'est dur. Morgane parlait à juste titre de "roller-coaster émotionnel dont on ne connaît pas à l'avance la fin (...) avec des grosses rechutes, des avancées, et des réajustements". Le deuil, c'est aussi ça, expliquait Elisabeth Kübler-Ross : parfois, on avance, parfois on recule, on repasse à la phase précédente, puis on évolue, puis non, puis oui.

J'avance à petits pas, quand je voudrais prendre des bottes de sept lieues. En éternelle impatiente, souvent noyée par son envie de tout faire à la fois, et vite, j'ai hâte d'en avoir fini. De reprendre le travail, une vie "normale". Mais j'ai enfin compris que si je ne me laissais pas le temps de faire mon deuil, je ne serais probablement pas plus heureuse ailleurs. J'essaye de regagner un peu de confiance en moi, de laisser de côté la rancœur que j'ai accumulée. J'essaye de mettre des distances avec tout ce qu'il s'est passé, de m'écouter. Je n'aurais jamais pensé qu'il me faudrait des mois pour aller mieux. Ce n'est pas quelque chose de valorisé en société, de dire qu'on ne fait pas grand chose depuis trois mois parce qu'on est épuisé. Mais parfois, c'est nécessaire.


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