Je voue depuis quelques années une étrange passion pour ce qu'on appelle les "hauls de supermarché" sur YouTube. Il s'agit de vidéos dans lesquelles on montre le contenu de ses courses alimentaires, avant de les ranger dans le frigo ou les placards. Le plus souvent, l'objectif est de partager ses recettes ou bons plans, comme les promos en cours chez Carrefour ou Lidl. On trouve aussi des vidéos qui ciblent un marché plus spécifique, comme des retours de course spécial vegans ou pour sportifs et sportives, dans lesquels on apprend à déchiffrer des étiquettes.

La journaliste Rebecca Jennings, qui écrit sur la culture web chez Vox, a titillé ma curiosité lorsqu'elle a publié un article sur l'existence de hauls de supermarché... spécial coronavirus.

Bien évidemment, je me suis empressée de regarder s'il existait des vidéos en français. Bien évidemment, c'était le cas. Et bien évidemment, je les ai toutes binge-watchées.

Stocker plus, pour moins contaminer ?

Jo, qui a environ 18 000 abonnés, a récemment publié un "gros retour de courses" dédié. Elle y explique ne pas être une personne anxieuse en règle générale. Ce qui l'a poussée à faire des courses un peu plus importantes que d'habitude (elle aurait acheté à peu près le double de ce qu'elle aurait pris un jour ordinaire), c'est d'abord le fait que d'autres personnes l'aient fait avant elle. "Les conserves, c'était hallucinant à quel point ça avait été vidé. Pourtant, là où je suis, il y a zéro cas. Il n'y avait pas du tout de farine, de biscottes, il y avait plein de trucs en rupture de stock, les raviolis aussi", dit-elle, des conserves de haricots blancs à la main.

Tout au long de sa vidéo, Jo rit nerveusement. Elle se justifie beaucoup, reconnaît qu'elle s'est peut-être laissée un peu submerger malgré elle par l'angoisse. Mais pour elle, faire des réserves ne pose pas de soucis majeur, tant que l'on n'en abuse pas. Au contraire, cela pourrait permettre de résorber un peu l'épidémie en limitant les contaminations, argue-t-elle. Si le virus arrive dans sa région, elle sait qu'elle pourra rester chez elle, et éviter que sa famille ne tombe malade ou ne contamine d'autres personnes à son tour.

En écoutant la vidéaste, cet argument m'a semblé à première vue plutôt censé. Après tout, n'interdit-on pas les gros rassemblements pour éviter les contacts entre les gens ? Avoir de quoi manger chez soit permettrait-il de ne pas être contaminé, ou de ne pas contaminer autrui ?

Cette idée a été reprise par des autorités gouvernementales, comme dans l'état américain du Minnesota. Le Star Tribune rapporte qu'une membre du conseil local dédié à la santé de la population a dit : "Nous ne demandons pas de faire des stocks comme si l'on se préparait à Armageddon. Mais juste, au cas où votre famille et vous seriez malade pour quelques jours et ne pourriez aller au supermarché, avez-vous assez de soupes ou de denrées non périssables pour tenir ?"

Dans un autre article, The Vox a interrogé des experts à ce sujet. Ils s'accordent à dire que stocker des sachets de nouilles instantanées serait en fait une fausse bonne idée. En effet, si tout le monde venait à faire des stocks importants chez lui, les personnes malades - soit celles qui sont fragiles et qui ont le plus besoin de limiter les déplacements - risqueraient d'avoir du mal à s'approvisionner. C'est le cas pour la nourriture, mais aussi pour les masques et gels hydroalcooliques, que tout le monde s'est arraché dans les supermarchés et pharmacies – alors que paradoxalement, ce sont d'abord les personnes malades et non les personnes saines qui devraient en porter pour éviter la contagion.

Haul coronavirus pour petits... et très gros budgets

Sur YouTube, on trouve de nombreux autres "retours de courses" spécial coronavirus. Des vidéastes y dévoilent leurs achats, déclinés aussi dans des versions spécial "petit budget" ou "fin de mois difficiles".

Les vidéos françaises restent relativement raisonnables. Elles sont comparables à des courses pour une famille nombreuse, pour une ou deux semaines. Elles ont aussi une audience limitée, jusqu'à quelques milliers de vues chacune.

Devant des vidéos américaines (car oui, j'avais très envie de savoir jusqu'où cela pouvait aller ET je savais d'expérience que les hauls américains sont toujours plus démesurés), j'ai en revanche failli m'arracher la machoire à plus d'une reprise. Notamment face à ce "méga haul" avec des réserves pour... un mois... et une famille nombreuse... de 15 personnes. J'ai compté par exemple moins de 22 paquets de chips ou gâteaux apéritifs – et peu de respect pour la chaîne du froid, qui est un sujet dont on ne parle pas assez.

La vidéaste admet avoir dépensé pas moins de 1 200 dollars en courses, au cas où elle et sa famille deviendraient "paranos" avec le virus et décideraient "d'hiberner".

Des familles qui ont peur

La famille Weiss vit elle en Californie. Au moment où ils filment leur vidéo, les deux parents racontent qu'une personne est morte dans leur ville, des suites du coronavirus. Ils ont aussi entendu des rumeurs, selon lesquelles on ne parlerait pas de tous les cas, et que les chiffres seraient en fait sous-estimés. Sans verser dans un quelconque complotisme, il faut noter que beaucoup de personnes atteintes du virus sont asymptomatiques, c'est-à-dire qu'elles ne présentent pas les symptômes typiques attendus. Certaines seront aussi peu touchées, et croiront à un simple gros rhume ou une grippe. Pour cette raison, le nombre de malades peut effectivement être sous-estimé.

La mère de famille indique qu'en plus de cela, trois personnes dans leur foyer – elle y compris – sont particulièrement fragiles : elles ont tendance à développer des problèmes respiratoires lorsqu'elles sont malades. Il y a quelques années, l'une de leurs filles a failli en mourir et a depuis des séquelles importantes.

En commençant mon exploration dans ces vidéos, je ne pensais sincèrement pas comprendre à ce point des personnes réalisant un haul spécial coronavirus. Je me suis mise à la place de ces deux parents, et je me suis dit que moi aussi, j'aurais sûrement été acheter des kilos de riz thai et des litres de ketchup pour tenir à l'écart de la civilisation. Le gouvernement américain a d'ailleurs invité les personnes les plus fragiles (personnes âgées, personnes ayant des maladies chroniques) à faire quelques stocks de nourriture, médicaments et produits ménagers.

Comme à peu près tous les vidéastes dont j'ai pu regarder les vidéos, la famille Weiss appelle ses abonnés à rester raisonnables, et à ne pas céder à la panique.

"Les gens agissent comme si il y allait avoir une attaque de zombies, expliquent-ils. Ils achètent des bonbonnes d'eau et des générateurs électriques. Mais même dans le pire des scénarios, on devrait encore avoir de l'électricité et l'eau courante..."

La peur est évidemment nourrie par certains récits médiatiques, ainsi que par les fausses nouvelles qui circulent sur les réseaux sociaux. Sur Twitter, j'ai ainsi vu entre deux hauls un énième tweet laissant entendre que l'on pourrait être contaminé par des produits envoyés depuis la Chine, comme des produits Aliexpress – ceci, détaille LCI dans un article, est très, très peu probable, voire impossible.

A force d'entendre des tas de choses angoissantes et de regarder des vidéos YouTube, j'ai moi-même fini par développer une peur du manque, au point d'avoir envie d'acheter plus de paquets de "coquillettes cuisson 3 minutes" que d'ordinaire. Cette envie était d'autant plus pesante que, comme le notent plusieurs vidéastes, il existe un effet boule de neige. Voir le rayon pâtes de son supermarché vidé de moitié, cela pousse à envisager le manque. Si je ne fais pas de réserves à mon tour, comment me nourrirais-je, si tout le monde stocke les produits chez lui ? On se souvient sans doute tous (avec plus ou moins de douleur selon notre pourcentage de sang breton) de la pénurie de beurre, en 2017. Face au risque d'en manquer, et aussi un peu parce que les supermarchés refusaient d'agir pour limiter la casse, des consommateurs s'étaient rués sur les rayons, jusqu'à les vider. La consommation de plaquettes avait ainsi augmenté d'environ 20 %, en seulement quelques jours. En France, on estime que l'achat de riz et de pâtes a augmenté de 50 à 100 % ces derniers jours, à cause du virus.

Parce qu'il faut désormais être autant rassuré sur les risques de santé que ceux de pénurie, sachez qu'à ce stade, les distributeurs ne craindraient pas de pénurie massive. Leurs rayons ont peut-être été attaqués, mais pas leurs stocks, assurent Les Echos. Du coup, ayant moins de 70 ans et en souffrant pas de maladie respiratoire, je vais continuer à vivre avec un frigo à moitié vide. En me disant que dans le pire des cas, j'aurai de la glace Cookie Dough au congélateur pour survivre.


Sources :

Sur YouTube, le grand déballage des courses de supermarché, par moi-même #autopromo, Le Monde

The macabre comfort of coronavirus stockpiling videos, par Rebecca Jennings, Vox

You should prepare for the coronavirus – but don't buy more than you need, par Terry Nguyen, Vox

Minnesota health officials prepare for coronavirus, say citizens should too, par Jeremy Olson, Star Tribune

Le coronavirus vide les rayons de supermarchés, mais pas leurs stocks, par Philippe Bertrand, Les Echos

Pour toute information sur le coronavirus, rendez-vous sur le site de l'Organisation mondiale de la santé, dont voici une version en français. LCI a aussi une page dédiée au détricotage de fake news autour du virus.